Aussi curieux que cela puisse paraître, lorsque Anaïs révéla aux trois garçons que leur petite partouze
avait « porté ses fruits », aucun d’entre eux n’eut l'idée de se lever pour porter un toast.
L'occasion était belle pourtant.
Mais non.
Punaisés par le silence qu’ils étaient restés. Œil torve, menton en galoche et
festival de doigts tordus tels des limaces effarouchées surfant sur le bar. Incapables même d'apprécier à sa juste valeur l'art maîtrisé de l'euphémisme dont la jeune femme les
gratifiait.
Mathias observait le « pas encore » gros ventre d'Anaïs. Il
imaginait un monstre en gestation à l'intérieur, genre peluche gluante, ersatz d’Alien ou quelque chose, une masse sombre et difforme poussant des cris métalliques et bavant de la morve blanche.
Un truc inouï dont Sigourney Weaver elle-même n’aurait pu venir à bout. (Je ne sais pas pourquoi je vois le mal partout, pensa-t-il, j'ai pourtant eu une enfance
heureuse.)
« Quand tu dis « porté ses fruits », on doit bien comprendre ce
qu’il y a à comprendre ? questionna Eddy, les yeux rincés de toute subtilité.
- Evidemment, répondit Anaïs, de quoi est-ce qu’on parle là ?
Elle dodelina de la tête en faisant rouler ses yeux et Mathias se demanda un
instant, l'observant dodeliner, si elle n’avait pas déjà un peu pris des joues.
Mais il ne dit rien, déjà au fait de la susceptibilité des femmes dans son état. Il
préféra concentrer ce qui lui restait d'énergie non ébranlée pour trouver un truc léger à dire, quelque chose qui n'aurait l'air de rien de prime abord, qui pourrait même paraître un peu
hors-sujet mais qui se révèlerait finalement assez profond, une réflexion sucre lent en quelque sorte. Exemple envisageable: « Je savais que les gamètes ne se multipliaient pas tout
seul, mais à ce point là… »
Il rumina un instant, pesa le pour et le contre, puis décida de
s'abstenir, comme frappé d'un éclair de lucidité. Anaïs lui avait même avoué un jour que ce genre de fulgurances faisait partie intégrante de son charme (Mais ça c'était avant la
partouze !).
Alors donc, il ne dit rien.
Le troisième garçon présent s’appelait Pierre et lui non plus n’avait encore rien
dit, mais là c'était normal : il était muet.
Le vent du Nord soufflait comme une falaise au dehors. En plein mois de Juillet,
c'était plutôt un bon sujet de conversation. Mais pas là. La radio dans le café passait "Free as a Bird" et on pouvait légitimement se demander si John Lennon était définitivement
mort.
Les quelques clients attablés dans la salle sirotaient leurs thés glacés en
discutant sur un ton médium et en écrasant consciencieusement leurs clopes dans les cendriers. Il était trois heures de l'après-midi et, il faut bien dire ce qui est, l’heure n’était
certainement pas à la déconnade.
Pierre était muet donc, (un accident l’été de ses dix ans), mais pas sourd. A
l’acharnement qu'il mettait à pulvériser la fine couche de vernis du bar avec ses clefs de voiture –une Polo vieille de quinze ans qui était un démenti formel au bien-fondé des contrôles
techniques, on pouvait parier qu’il éprouvait des difficultés à encaisser le coup.
« Et Carole ? gestua-t-il soudainement à
Anaïs.
- Quoi Carole ?
- Oui. Pour elle, tu as des nouvelles ? Elle est prise elle
aussi ?
- Non, dit Anaïs, elle ne m'en a pas parlé. Excuse-moi, mais... c’est bien
« prise » que tu as dit, là ?
- Et pour toi, elle est au courant ?
- Non, je voulais que ce soient vous les premiers à l’apprendre. C’est quand même
vous les principaux intéressés, non ?
- Peut-être. Excuse-moi, je n'ai pas beaucoup d'expérience en la matière »,
dit Pierre en ralentissant ses gestes, ce qui était un signe de second degrés chez lui.
Et il se tourna vers Eddy et Mathias qui souriaient déjà. Quand Pierre avait
le dernier mot, c’était à chaque fois un pur moment de bonheur ce silence qui ponctuait les débats.
« Et toi Mathias, tu ne dis rien ? »
Anaïs avait lancé ça comme on jette une poignée de farine dans la gueule pour que
ça n'attache pas.
Et voilà, c'est encore moi le vieil indien, songea Mathias en se passant
la main dans les cheveux. C’est donc à moi que revient le privilège du dernier mot, celui d’avant le calumet. Je me dois d’être le dépositaire de la sagesse, de la sérénité… Bref, de
« la phrase qui plombe ».
Il ne voyait cependant pas quoi ajouter après le bon mot de
Pierre.
Pourquoi Anaïs insistait-elle ? Elle voulait savoir quoi ? S’il s’en
foutait royalement ? Ou bien s’il se sentait redevable ?
Il prit une profonde inspiration à la manière d’un vieux sachem revenu de tout. Il
savait à quel point ce genre de détail pouvait avoir son importance.
Anaïs jouait la désintéressée en feuilletant un de ces nouveaux magazines pour
hommes qui faisaient fureur en mélangeant des photos de charme très osées, des reportages de l’extrême et des conseils pratiques pour se sentir mieux dans sa peau. Elle se mouillait le majeur
toutes les quatre ou cinq pages (ce n'était pas très régulier comme rythme) et lançait à Mathias des regards par en-dessous.
Lequel Mathias ne se sentait pas plus grand pour autant.
« Eh bien, à vrai dire… (« Tu as une bouche à tomber », voilà ce
que je pense) je me demandais juste si nous étions censés dire ou faire quelque chose. »
Bien sûr, il ne s’attendait certes pas à une standing ovation après
ça.
« C’est vrai, renchérit-elle pourtant d’une voix assurée, je vous ai dit
ce qu’il en était, on peut peut-être s’arrêter là pour aujourd’hui. Après tout, point trop n’en faut pour la fulgurance de vos esprits.
- Ce n'est pas ce que je voulais dire.
- Non non, mais tu as raison. »
Et elle enchaîna en posant ses deux mains sur le magazine: « Eh, matez voir un
peu les photos de l'ouragan dans les Caraïbes, c'est complètement dingue! »
Qui est responsable de la maîtrise dont nous faisons preuve parfois
?
Et d’ailleurs, elle est où la frontière entre la maîtrise et
l’inconscience ?
Est-ce donc cela qui mène le Monde à la fin ?
« Hmm… n’est-ce pas plutôt le détachement des Princes qui leur permet le plus souvent d’accéder au trône ? » aimait à répéter Elisabeth, l’ex-femme de Mathias –elle était
anglaise, ceci expliquant peut-être cela.
D’accord, pensa Mathias, c'est ainsi. Et c’est pour ça que le vent
continue de souffler, que les Beatles chantent encore malgré Mark Chapman, que les gens autour de nous prennent tranquillement leur collation.
Il décida de se lever, histoire de se dégourdir un peu les jambes. Ramassa trois
fléchettes sur le comptoir, se plaça à trois grands pas de la cible et compta jusqu'à trois avant le premier lancer. (Il aimait bien les séries de chiffres.) Double dix-huit au
premier lancer. (Pourquoi je suis si bon lorsque personne ne me regarde ?)
Pierre et Anaïs continuaient de mater les photos des Caraïbes en hochant la tête.
Eddy restait prostré à l’écart, les yeux dans le vague et les bras ballants. Autour de lui chahutaient des ondes négatives et bien malin qui pouvait deviner laquelle serait l’élue et donc invitée
à lui bouffer le cerveau.
Anaïs portait une robe à fleurs en coton léger et des vieilles sandalettes en cuir.
Elle revenait sûrement de la plage car des grains de sable chanceux se prélassaient encore sur sa peau de mulâtresse. C’est vrai que la matinée avait été plutôt chaude avant que le vent se mette
de la partie. En lançant sa dernière fléchette, Mathias paria en lui-même que le barman lui reluquerait les seins avant trois minutes.
Plus personne ne parlait. Mathias trouvait qu’ainsi ils ressemblaient tous les
quatre à des douaniers endormis. Il dit :
« ça doit être ça la
torpeur », mais personne ne répondit.
Donc ça devait être ça la torpeur.
« Bon allez, j'ai envie de me faire un film super-gore, lança soudain Anaïs,
ça vous branche ? »
Elle avait dit ça sans penser à mal et c'était bon pour les trois garçons de
s'enliser dans la vase généreuse de l'incompréhension.
A peine sentir une vague de froid leur rouler entre les
oreilles.
comment taire ?