Jeudi 23 septembre 2010 4 23 /09 /Sep /2010 17:43

 

  Dans une autre vie, j’ai voulu devenir écrivain.

  C’était un sacré problème.

  Je commençais toujours mes histoires par « Dans le Pas de Calais… »

  Et mon histoire s’arrêtait là. Un fer à cheval dans un verre d’eau.

 

  Le Pas de Calais, je me disais, c’est comme le pet d’un chien. Rien à voir avec le Montana de Richard Ford par exemple, ou le New-Hampshire de John Irving, l’Ulster de Robert Mac Liam Wilson. Et pourtant, je me disais aussi, c’est une région située juste en face du Kent de Charles Dickens, à moins de trois cents bornes du Meudon de Louis-Ferdinand Céline.

  Je ne sais pas pourquoi je pensais à tout ça. Parfois je me faisais l’effet d’un boxeur qui hésite encore sur la couleur de son short quand il n’a même jamais posé le pied sur un ring.

  Je revissais donc le capuchon de mon stylo, et tout ce que j’en concluais c’est que j’habitais une région dont la première lettre était un P, un P comme « Putain-pourquoi-je-suis-pas-né-ailleurs ? »

 

  L’autre problème, c’était le nom du héros.

  Je m’appelle Virgil Stoffaes.

  Virgil Stoffaes, regardez bien, c’est un ballon de basket dégonflé. Rien à voir avec le Arturo Bandini de John Fante, le Zorg de Philippe Djian ou le Malte Laurids Brigge de Rainer Maria Rilke.

  Pourtant il suffirait rien que d’un petit «e » au bout de mon prénom pour que la poésie se pointe, c’est à dire bouffer du raisin noir en toge et tout le tralala… et Stoffaes on pourrait dire que, soufflé rapidement, ça ressemble un peu aux bruits que font les vrais karatekas.

  Alors ?…

 

  Quand même, cette autre vie me faisait chier.

  J’ai préféré laisser tomber, juré de ne plus chercher à devenir écrivain pendant au moins mille vies.

  Et j’ai tenu bon.

 

  Jusqu’à aujourd’hui.

 

 

Par Chris de Neyr
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Mercredi 8 septembre 2010 3 08 /09 /Sep /2010 19:08

  

… invisibles

 

d’acariens masqués marchant au pas

cadencé

de l’amertume

 

de moutons hargneux

sans collier

perdus –mais

pas pour tout le monde

 

d’araignées lumineuses

impatientes

et sans pitié

 

de tiques hémophiles à l’affût d’une

peau

laiteuse et écœurante

 

et

sous nos draps imbibés de relents

-que l’on voudrait oublier

grouillent les germes de la folie

jamais apaisés

 

je les entends

je les entends ces vermines

je n’entends qu’elles

certaines nuits

dans mon lit

 

 

 

 

Par Chris de Neyr
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Vendredi 27 août 2010 5 27 /08 /Août /2010 09:20

  Marine avait atterri chez une copine célibataire.

  Elle avait préféré éteindre son portable. D’abord parce que c’est plus poli, ensuite parce qu’elle n’avait plus du tout envie d’entendre le son de la voix de Julien.

  Elle se sentait meurtrie. Vidée. Larguée. Un goût de rien dans la bouche, le cœur et le corps en miettes. Elle ressemblait à une écharpe.

  Avec sa copine, elles s’étaient rapidement installées devant la télé.

  On parlait déjà d’une possible action terroriste. Personne ne savait dire au millier près le nombre de victimes, mais ce qui était certain c’est qu’à l’heure du drame le World Trade Center était bondé. On pouvait –devait, donc imaginer le pire… le pire. Le pire ? Pfft, surtout, ce que Marine trouvait incroyable, c’est la façon dont Julien l’avait laissée partir. Aussi facilement. Qu’il n’ait rien tenté pour la retenir, juste pensé à sauver la face avec des jeux de mots à la con et des insultes comme simple aveu d’impuissance.

  C’était une terrible désillusion pour elle. Comme la fin tronquée d’un film qui l’aurait tenue en haleine jusque là. Comme si elle apprenait aujourd’hui que personne, jamais, n’avait marché sur la lune.

  Lorsqu’elle avait sonné à la porte tout à l’heure, sa copine avait ouvert en pleurs, à moitié hystérique, le son de la télé au maximum. Chez elle aussi c’était la fin du Monde dans les rues de Manhattan.

  - Oh, ma puce… je suis tellement contente de te voir, c’est incroyable… avait-elle pleurniché en tombant dans ses bras. C’est pas possible ce qui vient d’arriver ! C’est si… horrible.

  - Je sais, je sais… avait concédé Marine.

  - Tu te rends compte… c’est dramatique ! Qu’est-ce qui va se passer maintenant ? Qu’est-ce qu’on va devenir ?

  Marine avait enroulé une mèche de cheveux derrière son oreille.

  - Je ne sais pas, avait-elle admis. Ou plutôt si, je sais : on va lire les conseils dans « ELLE ». On va quand même bien finir par se trouver deux mecs comme il faut, non… ?!

  Alors sa copine l’avait regardée d’un œil consterné. Elle était partie pour se moucher mais à présent elle ne bougeait plus du tout. Comme si elle venait subitement d’oublier ce qu’elle s’apprêtait à faire.

 

  A l’autre bout de la ville, sous la douche, Julien se frottait énergiquement l’entrejambe en tirant sur la peau comme un forcené.

  Entre les deux, un Monde s’écroulait et personne n’était apte à envisager ce qui allait se passer demain pour quiconque aurait encore un souffle de vie.

Par Chris de Neyr
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Vendredi 27 août 2010 5 27 /08 /Août /2010 08:51

  Cette fois c’est lui qui raccrocha le premier.

  Avant, de rage, de jeter son pot de Danette contre le mur du salon.

  Le restant de crème à la vanille faisait des drôles d’arabesques sur la moquette murale. On aurait dit de la gouache beige crachée par la bouche d’un gamin de trois ans.

  Il baissa la tête, glissa un œil sur sa queue –comme une virgule maintenant.

  Dans le poste ils parlaient d’autres avions qui se seraient écrasés un peu partout sur le sol des Etats-Unis. En particulier sur le Pentagone. Julien ne savait plus exactement ce que c’était que le Pentagone, ni même où ça se trouvait, mais dans la bouche du journaliste, le nom sonnait comme quelque chose de très important pour le maintien de la paix dans le Monde. Julien supposa qu’il s’agissait de l’endroit où se trouvait la maison blanche, avec le bureau ovale de Georges Bush et tout et tout. Mais il n’était pas sûr du tout, il ne pouvait jurer de rien. « Quelle merde… gémit-il, je crois bien que ça y est, c’est le vrai bazar… et quand est-ce qu’elle va revenir maintenant… ? ? »

  Il attrapa son portable et fit le dernier numéro appelant.

  Messagerie.   Quelques semaines auparavant, Marine et lui s’étaient amusés à enregistrer une chanson à la con d’un fameux –mais faux, chanteur créole. C’était rigolo sur le coup mais Julien s’en était plus d’une fois mordu les doigts depuis. Aujourd’hui c’était franchement insupportable. Il n’eut que quelques secondes pour décider de laisser un message ou pas mais fut incapable de se concentrer :

  Primo, il avait peut-être la bite sale.

  Secundo, l’Amérique était attaquée et apparemment c’est le Monde Entier qui allait partir en fumée avec.

  Tertio, à son oreille, un abruti chantait : « Mon ’épondeu’ p’end les messages, quand j’suis pa’ti à la plage, tu pou’as pa’ler ça c’est fo’t, juste ap’ès le bip sono’e… là dis don’ ! »

  Qu’est-ce qu’il pouvait bien faire ?

  Le bip retentit.

  - Heu… oui, c’est moi. J’ai encore des trucs à te dire, Marine… rappelle-moi, tu veux. Salut !

  La misère. La grande misère.

  « Salut », il avait dit. Il avait dit : « Rappelle-moi, tu veux » et « salut ».

  De quoi se flinguer.

  Pourquoi on ne trouve jamais les mots qu’il faut quand il faut ? songea-t-il. Pourquoi la vie ne ressemble pas, de temps en temps, à une partie de ping-pong entre deux Champions du Monde, avec la balle qui ne tombe jamais à terre ? Pourquoi faut-il toujours que ça merde à un moment ou un autre ? Pourquoi on ne peut pas, avec cette nouvelle génération de portables hi-tech, effacer un message qu’on vient d’envoyer ? Et pourquoi tout va de travers aujourd’hui ? Pourquoi les avions n’atterrissent-ils pas là où c’était prévu ? Et enfin pourquoi on ne m’a jamais appris à me laver la bite comme il faut ?…

  Il se leva. Prit un rouleau de sopalin pour nettoyer les traces sur le mur. Puis eut envie soudain de prendre une douche. Oh oui, une bonne douche. (Parce que c’est vrai, il y a des fois où il faut savoir être pragmatique à la fin.)

 

 

à suivre...

Par Chris de Neyr
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Dimanche 22 août 2010 7 22 /08 /Août /2010 12:28

Plus tard, dans la rue, Marine observait les gens en train de s’interpeller et se faire des signes de reconnaissance comme s’ils étaient tous de la même famille. Nous ne sommes pourtant pas en Amérique, songea-t-elle. Pas encore. Des petits groupes s’agglutinaient devant les vitrines des magasins de télés. Dans une rue piétonne, un fromager avait même posé un combiné TV-magnétoscope sur son étal. Et les gens restaient là, hypnotisés, hagards, contemplant des buildings qui s’écrasaient sur de la vieille mimolette. L’actualité en odorama en quelque sorte. Dans la foule, un gros bonhomme barbu étreignait une casquette « Coca-Cola » en chialant tout doucement. Un vieux à ses côtés tirait comme un âne sur la laisse d’un caniche roux à la langue toute bleue et aux yeux révulsés. Un autre encore, les joues violacées, se marrait en invectivant un malheureux garçon de café qui quémandait sa monnaie : « Eh, ça devait bien arriver un jour ou l’autre, mec… c’est pour eux comme pour tout le monde hein ! Moi, ce qui me fait surtout chier, c’est qu’ils vont encore nous chambouler tous les programmes, même Canal+ si ça se trouve… ! »

  Voilà. 11 Septembre 2001. Le début du Troisième Millénaire. Marine pensa qu’il était plutôt mal barré celui-là. Surtout en ce qui concernait les enfants. Pas seulement les petits Smith, Parker ou Jones. Non, ceux qu’elle aimerait avoir aussi –oui bon d’accord, mais avec qui maintenant ?

  Des quidams, étrangers les uns aux autres il y a encore cinq minutes, se tenaient par la taille ou se tapaient sur l’épaule. on y était donc, le monde était détruit. En ruines. Déjà disparu même. Comme dans un film de Kevin Costner. Marine se demanda si Kevin Costner avait la bite toujours bien propre. Si sa femme et lui ne s’étaient pas séparés pour ça eux aussi.

  « Oh non, gémit-elle, pas Kevin Costner tout de même ! »

  Mais comment en être sûre ? De quoi pouvait-on être raisonnablement sûr un jour comme aujourd’hui ?

  Marine ressortit son portable et tapa sur la touche « bis ».

  - Quoi encore ? grogna Julien.

  - En fait je suis contente que cela nous arrive.  Aujourd’hui, je veux dire.

  - …

  - J’en remercie le ciel. C’est comme un symbole pour moi. Tu avais raison : c’est un monde qui s’écroule.

  - Marine, tu sais quoi … t’es une vraie malade.

  - Oh non. Je vais bien, Julien. Je vais bien.

  - Va chier…

 

 

à suivre...

Par Chris de Neyr
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